Reconnaître aux Saoudiens le droit au nucléaire civil pourrait devenir une erreur stratégique parmi les plus graves jamais commise par la diplomatie américaine au Moyen-Orient. Ce « partenariat énergétique pacifique » destiné à renforcer les relations avec un allié arabe clé est porteur de conséquences à long terme potentiellement désastreuses. Des décennies de politique américaine antiprolifération pourraient être compromises, sans parler du risque d'enclencher une course aux armements régionale, d'enhardir les adversaires des États-Unis et de créer des risques sécuritaires que les générations futures seraient impuissantes à enrayer.
Le Congrès et le public américain devraient rejeter cet accord avant qu'il ne crée un précédent préjudiciable à la lutte contre la prolifération des armes nucléaires.
L'aspect le plus controversé de l'accord est l'autorisation donnée à l'Arabie saoudite d'enrichir de l'uranium sur son territoire, avec des garanties moins strictes que celles exigées auparavant par Washington. Si l'uranium faiblement enrichi sert à alimenter les réacteurs nucléaires civils, le savoir-faire ainsi acquis pourra être utilisé pour produire de l'uranium hautement enrichi nécessaire à la fabrication d'armes nucléaires.
Le danger n'est pas théorique.
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane n'a jamais caché ses intentions. « L'Arabie saoudite ne souhaite pas acquérir l'arme nucléaire », a-t-il déclaré en 2018. « Mais si l'Iran développait une bombe nucléaire, nous aurions la nôtre aussitôt que possible. »
Une telle déclaration aurait dû stopper tout projet d'enrichissement sur le sol saoudien. Car pour Riyad, le nucléaire civil vaut autant comme projet énergétique, que comme protection stratégique potentielle contre l'Iran.
Les partisans de l'accord affirment qu'il comporte des garanties suffisantes et que le royaume demeure un partenaire proche des États-Unis. L'Histoire nous enseigne aussi que les gouvernements changent, que les régimes s'effondrent, que les alliances se brisent, et que l'ami d'aujourd'hui – serait-il signataire des accords d'Abraham –peut devenir votre ennemi demain.
L'Arabie saoudite a été la cible de nombreuses attaques terroristes perpétrées par Al-Qaïda et l'État islamique. C'est dans ce pays qu'est né Oussama ben Laden, et 15 des 19 terroristes qui ont perpétré l'attentat du 11 septembre 2001 étaient citoyens saoudiens. Bien que le gouvernement saoudien ait toujours nié toute implication dans ces attaques, l'histoire du royaume laisse penser le contraire.
La menace islamiste n'a jamais disparue.
Entre 2003 et 2006, Al-Qaïda a lancé une insurrection meurtrière contre les institutions gouvernementales, contre les résidents étrangers et les infrastructures essentielles d'Arabie Saoudite. L'État islamique a revendiqué des attentats contre des mosquées, les forces de sécurité et des civils au royaume des Saoud.
Les autorités saoudiennes sont parvenues à réprimer ces groupes, mais sans réussir à les éradiquer. Les organisations islamistes extrémistes continuent de considérer le royaume comme un champ de bataille et un enjeu. Nul ne peut prédire le paysage politique de l'Arabie saoudite dans 20 ou 30 ans. Des acteurs fondamentalement hostiles aux États-Unis et à leurs alliés peuvent profiter d'une période d'instabilité, d'une crise de succession ou d'un effondrement du régime pour s'emparer d'installations, de technologies ou de matières nucléaires sensibles.
Ni le prince héritier Mohammed ben Salmane, ni l'actuelle direction saoudienne ne sont un danger. Mais l'incertitude à moyen-long terme est riche de menaces. Qui gouvernera le royaume dans quelques décennies ? La technologie nucléaire elle, perdure bien plus longtemps que les régimes politiques.
Aucun président américain ne peut être sûr de la pérennité de la Maison des Saoud. Des bouleversements politiques, une instabilité intérieure, voire un renversement violent de la monarchie pourraient un jour mettre des installations d'enrichissement d'uranium, des scientifiques nucléaires, des technologies sensibles et des matières fissiles de qualité militaire à la disposition de terroristes islamistes.
Des technologies nucléaires sensibles qui échappent au contrôle d'un État, peuvent rarement être récupérées. Des organisations terroristes pourraient exploiter ces technologies et ces matières nucléaires, ou bien les négocier sur le marché noir international à des régimes voyous ou à d'autres acteurs non étatiques. Un tel scénario représenterait un cauchemar pour les organismes internationaux de lutte contre le terrorisme et la prolifération.
L'accord proposé abandonne également la 'norme de référence' qui a guidé la coopération nucléaire civile américaine pendant des décennies. Aux termes de l'accord nucléaire de 2009 entre les États-Unis et les Émirats arabes unis (EAU), Abou Dhabi s'était vu interdire d'enrichir et de retraiter le combustible sur son territoire, et avait garanti un contrôle international complet. Cette fermeté a considérablement réduit les risques de prolifération.
L'accord saoudien supprimerait bon nombre de ces garanties. Riyad ne serait plus contraint d'adopter le Protocole additionnel de l'Agence internationale de l'énergie atomique qui autorise les visites-surprises d'inspecteurs et l'accès aux installations non déclarées.
Si Washington abaisse son niveau d'exigence envers l'Arabie saoudite, d'autres pays exigeront un traitement identique.
Les Émirats arabes unis ne manqueront pas de renégocier l'accord qu'ils ont déjà signé. La Turquie et l'Égypte seront en droit d'exiger des privilèges similaires. La Russie et la Chine pourraient arguer du précédent américain pour revoir à la baisse leurs propres partenariats nucléaires au Moyen-Orient et au-delà.
Au lieu de renforcer le régime mondial de non-prolifération, les États-Unis l'auront affaibli et sciemment.
Cet accord affaiblit également la position de Washington face à l'Iran. Pendant des années, les administrations américaines successives ont insisté sur le fait que l'Iran ne devait jamais être autorisé à enrichir l'uranium sans un contrôle international rigoureux, car l'enrichissement ouvre la voie à la fabrication d'armes nucléaires. Si l'Arabie saoudite est autorisée à enrichir dans des conditions moins contraignantes, Téhéran accusera immédiatement Washington de pratiquer le deux poids, deux mesures.
L'argument est déjà là. Le porte-parole du ministère iranien de l'Intérieur, Ali Zeinivand, a ainsi déclaré que si une course aux armements régionale éclatait, l'Iran aurait « plus de liberté de mouvement que quiconque », tout en accusant les États-Unis de discrimination et leur reprochant d'autoriser l'arme nucléaire à certains et pas à d'autres.
Les États-Unis ne peuvent exiger que l'Iran renonce à ses capacités d'enrichissement, alors que sur le sujet, il donne un blanc-seing à l'Arabie saoudite.
Cet accord risque également de déclencher une dangereuse course régionale aux armements nucléaires. L'Iran a indiqué à plusieurs reprises qu'il réagirait aux avancées nucléaires saoudiennes. La Turquie a déjà averti qu'elle pourrait être contrainte de développer des capacités similaires si l'Iran acquérait l'arme nucléaire. L'Égypte exercerait sans aucun doute des pressions similaires.
L'aspect le plus préoccupant de cet accord est peut-être qu'il dissocie la coopération nucléaire civile des objectifs diplomatiques plus larges.
L'administration Trump utilise l'assistance nucléaire civile comme un levier pour aider à la normalisation des relations entre l'Arabie saoudite et Israël dans le cadre des accords d'Abraham.
Cependant, la paix ne devrait jamais être achetée au prix de concessions stratégiques qui mettent en péril la sécurité internationale.
La paix avec Israël n'est pas une récompense offerte par les pays arabes ou musulmans. Elle ne devrait pas nécessiter de pots-de-vin américains sous forme de technologie nucléaire ou d'incitations stratégiques.
La paix sert les intérêts de l'Arabie saoudite. Elle renforce la stabilité régionale, stimule le développement économique, attire les investissements étrangers et améliore la sécurité de tous. Les États arabes et musulmans devraient rechercher la paix avec Israël car elle profite à leurs populations, et non parce que Washington propose des concessions dangereuses.
Une fois que l'enrichissement de l'uranium se sera répandu au Moyen-Orient, il sera difficile de l'endiguer. Lorsque les puissances régionales commenceront à se disputer l'armement nucléaire, il n'y aura plus de retour en arrière possible. Les États-Unis ne devraient pas devenir les instigateurs de la prochaine course aux armements nucléaires au Moyen-Orient.
Khaled Abu Toameh est un journaliste primé basé à Jérusalem.
