• « Nous verrons bien comment votre ami islamiste [Erdogan] se comporte une fois qu'il aura eu raison de l'establishment laïque ». — L'auteur à un ami, 2004.

  • Les frontières que la Turquie a acceptées en 1923 avec le Traité de Lausanne « sont la plus grande injustice faite au pays et à la nation ». — Recep Tayyip Erdogan, Président de la Turquie, 19 octobre 2016.

  • Les nouvelles revendications d'Erdogan semblent marquer le retour de vieux désirs hégémoniques vers l'ouest (Grèce), mais aussi en direction du sud (Syrie) et du sud-est (Irak). La Turquie souhaite évidemment être partie prenante d'une offensive irakienne -- mais aussi kurde -- contre Mossoul contrôlé depuis 2014 par l'État islamique en Irak et au Levant (ISIS).

Sirotant un ouzo dans un café d'Athènes, une chaude après-midi de 2004, un ami, diplomate grec, m'a souri et a dit :

«Vous avez tort au sujet Erdogan. Il va réformer la culture démocratique de la Turquie, l'aligner sur celle de l'Union européenne, renforcer ses liens avec l'OTAN et poursuivre une politique qui favorise la paix dans cette partie du monde. En attendant, il va écraser l'establishment militaire laïque et la Turquie ne représentera plus une menace pour ses voisins ».

J'ai répondu : « Nous verrons comment votre ami islamiste [Erdogan] se conduit une fois qu'il sera venu à bout de l'establishment laïque ».

Douze ans après, j'apprécie toujours de partager un ouzo pacifique avec ce même ami grec. Mais en revanche, les relations de la Turquie avec ses voisins, y compris la Grèce, semblent beaucoup moins paisibles.

Lors d'un rassemblement public le 22 octobre dernier, le président Erdogan a déclaré : « Nos frontières nous ont été imposées ». Il a ajouté : « Au moment [ou les frontières actuelles ont été établies], nous l'avons accepté, mais la véritable erreur a été de se résoudre à ce sacrifice ».

Qu'est-ce que tout cela signifie ?

Le 19 octobre, Erdogan a déclaré que la Turquie avait été contrainte par les puissances étrangères à « perdre la mémoire de son histoire ottomane et seldjoukide », à oublier que nos ancêtres Turcs contrôlaient un territoire qui courait à travers l'Asie centrale et le Moyen - Orient. Ces mots ont été prononcés au moment où les médias à la solde du gouvernement publiaient d'anciennes cartes ottomanes ou les frontières s'étendaient jusqu'à Mossoul, la deuxième plus grande ville d'Irak, une ancienne province ottomane.

Le même jour, Erdogan a dit :

« [En 1914], nos territoires recouvraient une zone de 2,5 millions de kilomètres carrés. Neuf ans après, le Traité de Lausanne a réduit la Turquie à 780.000 kilomètres carrés .... Il faut le dire, [les frontières de 1923] sont la plus grande injustice infligée à notre pays et à notre nation. Alors que tout change dans le monde d'aujourd'hui, le maintien de notre statut de 1923, ne peut être considéré comme un succès ».

Cette réactivation des grandeurs passées est, de la part d'Erdogan, l'expression d'un souhait hégémonique en direction de l'ouest (Grèce), mais aussi en direction du sud (Syrie) et du sud-est (Irak). La Turquie souhaite évidemment participer à l'offensive irakienne et kurde contre Mossoul, contrôlée depuis 2014 par l'Etat islamique d'Irak et de Syrie (ISIS). Le but de la Turquie serait de faire en sorte que le Mossoul post-Etat islamique soit à « dominante sunnite » et non pas chiite.

En Syrie, la Turquie cible les Kurdes avec l'aide de ses alliés, les islamistes semi-djihadistes de l'Armée syrienne libre (FSA). Le 24 août, l'armée turque a lancé son armée sur le territoire syrien et a gardé le contrôle de la région depuis, soutenant par ailleurs diverses factions islamistes sunnites de l'Armée syrienne libre. Le 20 octobre, un jour après qu'Erdogan ait évoqué l'« injustice des frontières de 1923 », l'armée turque a reconnu que ses avions de combat avaient bombardé les combattants kurdes alliés des Etats-Unis au nord de la Syrie.

Ces bombardements ont eu lieu au moment ou les combattants kurdes combattaient l'Etat islamique près d'Afrin, une ville située à 40 kilomètres au nord-ouest d'Alep. La Turquie a affirmé que 160 à 200 combattants kurdes avaient été tués, mais le HDN, un parti politique majoritairement kurde en Turquie, a déclaré que 14 personnes, dont quatre civils, avaient été tués.

Ces opérations ont non seulement représenté un risque opérationnel imprévu pour la campagne alliée contre l'Etat islamique, mais sont également susceptibles d'engendrer des tensions militaires entre la Turquie et la Syrie, cette dernière étant soutenue par l'Iran et la Russie. Le gouvernement syrien a rapidement lancé un avertissement à Ankara : tout avion turc qui s'aventurerait dans l'espace aérien syrien serait « abattu par tous les moyens ».

Le 22 octobre, des sources locales ont informé l'Observatoire syrien pour les droits de l'homme que les bombardements turcs se poursuivaient sur les zones contrôlées par les Forces démocratiques syriennes (FDS). Ce jour-là, les forces turques ont tiré plus de 200 obus de canons et de chars sans oublier les missiles.

Le révisionnisme pro-ottoman d'Erdogan vise à réveiller la fierté de dizaines de millions de Turcs quant au passé glorieux de leurs ancêtres ; il peut même avoir pour conséquence d'élargir la base électorale de ce président déjà très populaire. Mais l'irrédentisme, surtout s'il est porté par la puissance des armes, ne fera que rendre cette région instable, encore plus instable– jusques et y compris à l'intérieur du territoire turc.

En 2013, The Economist a publié en couverture un photomontage fusionnant le sultan ottoman Selim III et le Premier ministre de la Turquie (aujourd'hui président) Recep Tayyip Erdogan, pour illustrer les tendances de plus en plus autocratiques de ce dernier (à gauche). En 2015, Erdogan pose dans son palais avec « 16 guerriers » en costumes qui le protègent, et qui incarnent chacun l'un des 16 régimes qui ont dominé l'histoire turque, y compris l'empire moghol, l'empire timouride et l'empire ottoman (droite).

Burak Bekdil, basé à Ankara, est éditorialiste du journal turc Hürriyet Daily et Fellow du Middle East Forum.

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